La Compagnie

(El diario) Bergman y las autómatas de tamaño natural


Tras quedar maravillado con el Ballet de Montecarlo y su producción de 'COPPÉL-I.A.' que vio en los Teatros del Canal de Madrid, Pedro Almodóvar reflexiona sobre las mujeres robóticas y el cineasta sueco, y ofrece unas recomendaciones culturales para ahondar más en sus reflexiones (...) escrito por Pedro Almodovar, publicado el 17/01/2022 en eldiario.es

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Traduction en français :
Bergman et les automates grandeur nature

Après avoir été émerveillé par les Ballet de Monte-Carlo et sa production de 'COPPÉL-I.A.' qu'il a vu au Teatros del Canal de Madrid, Pedro Almodóvar réfléchit sur les femmes robotiques et le cinéaste suédois, et propose quelques recommandations culturelles pour approfondir ses réflexions.
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Je suis allé voir les Ballet de Monte-Carlo, plus précisément leur production COPPÉL-I.A. aux Théâtres du Canal. Je me souvenais d'avoir vu une version de Coppelia avec costumes et décors de Sigfrido Martín Begué, un thème, celui des automates articulés, qui allait à Sigfrido comme un gant et pour lequel il créa de magnifiques décors et costumes. Cela se passait dans un théâtre à Madrid, probablement le théâtre de la Zarzuela dans les années 1990. Sigfrido m'a toujours dit que je devais diriger une zarzuela, il m'a recommandé La Gran Vía et qu'il s'occuperait de tout le visuel. Je lui ai toujours promis que j'y réfléchirais, mais il est mort avant que je me décide.

Je regarde le spectacle dans le même fauteuil que son chorégraphe, Jean-Christophe Maillot, qui me l'offre généreusement car la salle était pleine. Et il le fait d'une manière tellement souriante qu'on ne pouvait que penser que sa Coppelia avait déjà été couronnée de succès, ce qui m'a libéré d’un poids, au cas où je n'aurais pas été enthousiasmé par le spectacle. Mais ça m'a enthousiasmé! Et jusqu'à quel point !

La version du Ballet de Monte Carlo a été un délice du début à la fin. La poupée robotique du Dr Coppelius, qui finit par le tuer, était vêtue d'un body gris métallisé, sillonné de différents rubans adhésifs d'aspect métallique argenté qui soulignaient toutes ses articulations, me rappelant beaucoup le personnage d'Elena Anaya dans La piel que habito . Et à la Musidora de Les Vampires de Louis Feuillade (1915). Et bien sûr à la Irma Vep d'Olivier Assayas, inspiré tour à tour de Les Vampires de Feuillade et de son propre film, première adaptation de la protagoniste du film muet. Et sa série de l'année dernière, avec Alicia Vikander. La silhouette noire de Vikander c'est ce que je me souvenais avoir vu très jeune dans une version de Fantomas. Et c'est de cette image que partait une des séquences, quand Vera (Elena Anaya) anciennement appelée Vicente, s'enfuit des griffes du mad doctor Robert Ledgard (Antonio Banderas) par les escaliers du Cigarral de Toledo. À ce moment-là, je me suis senti comme un enfant qui réussit à réaliser un rêve. Je dirais presque que j'ai fait le film pour tourner cette séquence parce que je m'en souvenais d’une manière nébuleuse de mon enfance.

Quand j'ai fait La piel que habito et que j'ai demandé à J.P. Gaultier deux combinaisons pour Elena, une couleur chair, couleur maquillage, où l'on pouvait voir les coutures des différentes pièces qui la composaient et qui évoqueraient les cicatrices des multiples opérations auxquelles elle a été soumise, je voulais que le vêtement soit comme une seconde peau, qui soutient fermement la peau qui palpite en dessous, comme ces bas qui compriment les jambes pour faciliter la circulation et prévenir les thrombus. J'ai également commandé la même version en noir. Le visage était recouvert d'un masque dur, en silicone ou en méthacrylate, quel j'avais tiré d'un livre de photographies de chirurgies esthétiques du visage. L'effet était très impressionnant. En plus de montrer un corps entièrement couvert qui semble nu, et de suggérer les opérations qu'il a subies précédemment, je cherchais également l'image de Fantomas et Musidora, bien qu’il été 2011, je n'ai pas consulté Internet, je l'ai fait guidé par la mémoire nébuleuse. Je voulais garder le souvenir d'une silhouette noire descendant des escaliers. Depuis tout petit, cette image m'était restée et résumait pour moi tout le genre fantastique. Et je me suis retrouvé avec cette même image dans Coppél-i.a., seulement au lieu de noir ou de couleur chair, le justaucorps qui enveloppe la poupée articulée est gris brillant et argent.

Il est passionnant et mystérieux que tant de résonances se retrouvent dans des œuvres et des auteurs si différents et si espacés dans le temps qu'il n'est pas possible de parler d'influences. Les coïncidences sont dues au hasard. Ma seule vraie référence était le film Les Yeux sans visage de Georges Franju, où il y a aussi un mad doctor qui kidnappe des jeunes filles, aidé par Alida Valli, puis, par une opération faciale, leur enlève les visages et les greffe à sa fille masquée, parce qu'elle a perdu ses traits du visage dans un incendie. Seule parenté, le mad doctor de La piel que habito, le docteur Ledgard, enquête et finit par réussir, au bout de plusieurs années, à créer une peau synthétique parfaite, véritable bouclier contre toutes les agressions internes et externes. Los ojos si rostro, un chef-d'œuvre, inspirant à l'époque de La piel..., ne serait pas possible après 2011 car le Dr Ledgard trouve enfin cette peau parfaite créée dans son laboratoire, issue de la transgenèse, de la thérapie cellulaire qui la rend possible de manipuler le génome humain et d'y ajouter les caractéristiques que l'on souhaite.

(Je viens de lire dans le journal que le scientifique chinois He Jiankui vient de sortir de prison après trois ans, pour avoir manipulé le génome de deux jumeaux et d'un garçon, ce que la bioéthique de la communauté scientifique interdit sans aucune espèce de prétexte de recherche (Nous sommes à la veille d'une nouvelle humanité, de la mise au monde d'êtres à la carte. Il y a déjà trois de cette nouvelle espèce en Chine).

Coppelia est une poupée grandeur nature, créée par le Dr Coppelius, un fabricant de jouets (tout cela me fait penser au scientifique de Blade Runner, créateur des réplicants humanoïdes que poursuit Harrison Ford). D'ailleurs, j'ai vu dans un article sur l'intelligence artificielle qu'un des robots fabriqués par la société Hanson Robotics s'est vu attribuer le visage de Philip K. Dick, le créateur de Blade Runner. Quand j'ai fait La piel… à un moment donné l'idée de Mary Shelley et du mythe de Frankenstein m'a traversé l'esprit. Et puisque je suis réalisateur de cinema, j'ai aussi pensé à Vertigo, la mère de tant de films. Le personnage de James Stewart est ce qui se rapproche le plus d'un réalisateur de cinema, du moins tel que je le vis avec mes actrices, qu'au moment du travail je les aime avec une passion similaire à celle de James Stewart pour Kim Novak vivante ou morte.

Je me reconnais parfaitement quand il change sa coiffure et l'emmène dans une maison de couture pour lui acheter une robe. La femme qui le sert commente après que Stewart lui ait donné des détails très concis sur ce qu'il veut. "Monsieur sait très bien ce qu'il veut", il ne reste plus à Stewart qu'à admettre qu'il veut donner vie à une femme morte, car Kim Novak la lui rappelle de plus en plus, jusqu'à ce qu'il finisse par la transformer en elle en l'aimant comme il aimait la morte. Bref, c'est ce que nous les réalisateurs obsédés par nos personnages, en l'occurrence les actrices, nous les habillons, les maquillons, les coiffons à partir d'un personnage qui dans le scénario est de l'abstraction pure mais au fur et à mesure que la pré-production progresse, cela devient -ou ce que vous essayez - dans la femme qu’on rêve. (Le scénario n'est qu'une fantasmagorie). Même le plan aérien montrant Vera nue avec ses nombreuses cicatrices et le Dr Ledgard appliquant de nouveaux patchs de la nouvelle peau m'a rappelé pendant le tournage le processus de montage si essentiel à la narration d'un film.

L'histoire de Copelia est basée sur l'histoire d'E.T.A. Hoffman The Sandman avec un livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-León et une musique de Leo Delibes. Le ballet a été créé à Paris en 1870. Le chorégraphe et directeur du Ballet de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot, a connecté l'histoire de cette poupée grandeur nature aux machines anthropomorphes que créera l'intelligence artificielle, tout semble indiquer que dans pas longtemps on pourra les apprécier ou qu’elles finiront par nous tuer.

Il est facile d'imaginer des robots sous forme humaine, même équipés d'applications qui incluent les sentiments humains les plus importants. La littérature a déjà commencé à en parler il y a longtemps, et chaque nouveau roman qui traite du sujet dans un contexte actuel, décrit l'androïde en question comme impossible à distinguer de l'être humain qui lui a servi de modèle. (La dernière chose que j'ai lu à ce sujet est le roman de Ian McEwan, publié en 2019, intitulé Machines Like Me, où l'auteur se demande si un robot à l'allure humanoïde séduisante est capable de comprendre la complexité morale de l'être humain).

Mais en remontant à la surface, c'est-à-dire que le body/seconde peau porté par Coppelia, Irma Vep ou Vera (Elena Anaya) est revenu d'un coup à la mode grâce au créateur qui a le mieux traité la peau féminine, Jean Paul Gaultier, C'est pourquoi je lui ai demandé de concevoir les combinaisons pour La piel que habito. À l'automne 1995, Gaultier présentait déjà une collection appelée Cyber, basée sur des combinaisons très moulantes (seconde peau) avec un imprimé à pois futuriste inspiré par l'artiste du Op-Art Victor Vasarely. Ces vêtements étaient une continuation naturelle de ses t-shirts et bodys remplis de tatouages ​​qui sont toujours aussi pertinents aujourd'hui. Il est curieux que maintenant toutes les fashionists soient devenues folles de la découverte originale de Gaultier et de ses Cyberdots. 1995 c’etait le moment du Cinquième élément de Luc Besson où le plus intéressant était la conception des costumes de Gaultier.

Attentif à la clameur qui a ramené ses cyberdots à nos jours, la Maison Gaultier a lancé deux merveilleuses collections basées sur deux des bodys qui apparaissent dans le film, celui de "Les Amazones" et celui de "Cyberbaba" qui se vendent comme des Donuts. Il est vrai que ces vêtements sont conçus pour les corps minces comme Milena Smit ou la chanteuse Aitana, mais les Kadarshian en tromba ont surtout lancé les collections vintage et nouvelles existantes pour en faire un incontournable de la garde-robe. Gaultier a également développé, également dans cette ligne, pour hommes et femmes, la collection "Y Project", avec des robes et des jupes. Il a aussi pensé aux hommes, utilisant la même idée et la même étroitesse des vêtements. Je réfléchis une minute à passer commande, mais pour un centenaire comme moi (je pèse exactement 100 kg) je pense que ce n'est pas la chose la plus appropriée, à moins que je ne devienne un vieil homme indigne et ridicule.

Depuis que j'ai commencé à parler de l'automate Coppelia, et des robots qui peuplent nos rêves et nos cauchemars, cela m'inquiète et en même temps attise ma curiosité jusqu'où iront ces êtres, qui viennent d'abord nous aider mais qui peuvent aussi à la fin nous donner un coup de pied et nous enlever de la. Dans un article d'El País, j'ai lu une démonstration de la capacité créative de certaines de ces machines, Ai-Da (fabriqué par Engineered Arts) est un robot féminin avec un visage et des cheveux de femme où le reste du corps, fait à l'image d'un être humain, avec des troncs et des extrémités, il est transparent et permet de voir tous les équipements et câblages qui animent ses mouvements. Un robot artiste qui a déjà participé à la Biennale de Venise !

L'intelligence artificielle est déjà là, mais puisque les êtres humains sont si artificiels, ils ont déjà réfléchi à la meilleure façon de s'habiller à leur image et à leur ressemblance. Gaultier apporte la partie ludique à tout cela, la partie terrifiante vient de Chine où, comme je l'ai dit, le scientifique He Jiankui est libéré de prison pour avoir manipulé génétiquement trois bébés. Il y a déjà trois êtres humains qui ne nous ressemblent pas et c'est vraiment terrifiant. (Venant de la Chine Hermétique).

À l'opposé de ce qui précède : j'ai commencé à regarder la série documentaire sur Ingmar Bergman, où il parle tout le temps ; Il est déjà à la retraite, il a plus de 80 ans, mais il a l'air plein de vie, surtout son cerveau et sa mémoire éléphantesque. Vu la vitalité et de la malice qui brillent dans ses yeux, je dirais qu'il est encore capable de ressentir le désir sexuel. (C'était un grand amant, un amant très infidèle qui racontait aussi, avec la même cruauté avec laquelle il l'a fait dans sa propre vie, ses infidélités à ses victimes conjugales : rappelons-nous Scènes d'un mariage. Je ne pense que rien n’a été écrit ni filmé de si sauvage sur cette institution, il l'avoue lui-même).

Nous sommes deux personnes totalement différentes, non seulement à cause de l'époque à laquelle nous avons vécu, des cultures très différentes auxquelles nous appartenons, de notre façon de vivre la sexualité si opposée, mais il y a beaucoup de choses en lui auxquelles je m'identifie : son manque de défense et peur de la mort, cette peur féroce qu'il avoue alors qu'il devait déjà être près d'elle. Ses trois films sur le silence de Dieu (Les Communiants, Le Silence et Comme un miroir), sa manière de transférer des épisodes de sa propre vie sur les pages d'un scénario, je pense qu'il est plus cruel que moi avec lui-même, et qu'il traite moins bien que moi les acteurs.

L'écouter me stimule tellement que je me jette sur l'ordinateur pour écrire. Je n'ai même pas éteint la télévision, et le chapitre que je regardais continue son cours, sa voix m'accompagne en arrière-plan. Je veux écrire en écoutant la voix d'Ingmar Bergman, il a dû être très bavard, car le journaliste n'intervient guère. Mais c'est aussi un homme qui sait vivre en silence, peut-être qu'une chose lui en améne à une autre. Comme il le dit lui-même, il passe des journées entières dans un silence absolu, seul, sur son île. Je ne voulais pas arrêter le chapitre que je regardais pour vivre l'expérience d'écrire quelque chose pendant que Bergman parle à six mètres de mes mains en train de taper. Je ne le vois pas, mais je l'entends et c'est comme s'il me parler à moi. Je ressens une énorme gratitude, c'est le meilleur moment de la journée, sans aucun doute, écrire pendant que Bergman parle de lui, des films qu'il a faits et pourquoi il les a faits.

J'admire sa lucidité, en plus d'admirer l'évidence, son génie. Qui aurait pu songer à défier la mort en la jouant aux échecs ? C'est une scène typique de Buñuel, mais c'est Bergman qui l'a conçue et tournée dans Le Septième Sceau. En regardant des images de son téléfilm Après la répétition je suis tenté de faire mes débuts au théâtre avec cette pièce, la dernière qu'il a écrite en tant que dramaturge. Il suffit d'une scène vide, avec des objets qui ont été laissés par la, des morceaux d'autres montages, ce qui fait qu'on n'a pas besoin de décor, ou qu'on peut mettre n'importe quoi, de n'importe quel style, c'est ce que j'aime le plus. Et un réalisateur et une actrice qui parlent de leur travail. Pour moi, la vie n'est que cela.

Je souffle un peu et reviens au documentaire. J'entends comment il parle de l'amertume de son père qui n'a pas hésité à lui faire subir, à lui et à son frère, d'énormes châtiments (voir Fanny et Alexandre). Le père était un pasteur luthérien et les a éduqués si strictement qu’on pourrait se moquer de la mauvaise éducation des prêtres catholiques. Ce n'est pas la question, mais le père d'Angela Merkel était aussi un pasteur luthérien. Pauvre fille!

Bergman fils admet tout naturellement à quel point la rancœur que son père lui portait était réciproque. Et que lui-même, aussi prolifique en père qu'en réalisateur (il est venu plusieurs fois a réaliser deux films par an, et a eu huit enfants de cinq femmes), avoue avoir été un très mauvais père, un père absent qui n'a jamais pensé a ses enfants. . Il ajoute qu'il comprend que ses enfants le haïssent, tout comme il haïssait son père.

Mon identification disparaît avec ces confidences. Il ne bronche pas quand il le dit. Sa cruauté envers lui-même et sa famille augmente dans les derniers chapitres. Ça me fait frissonner, mais je n'ai pas l'impression de regarder un monstre, premièrement parce qu'il ne cherche pas à trouver des excuses et deuxièmement parce que son talent et sa sincérité sont supérieurs à sa cruauté, à son manque de complaisance . Et il a su traduire tout cela en chefs-d'œuvre incontestables.

Venant de parler de robots ou de femmes robotisées, le contraste avec l'ambiance glaciale de l'île de Faro, où le génie vit seul, me remet à ma place, vivant comme le génie, sur ma propre île, dans ma maison.